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Association Consultations Psychologiques de Paris-sud

La famille est-elle une démocratie ?

15 Mars 2017 , Rédigé par c-p-p-sud Publié dans #Sujets et enjeux

Entre le règne des enfants rois et celui des parents tyrans, l’exercice de l’autorité au sein de la famille est un savant dosage. Et une inépuisable matière à débats.

, pour le journal La Croix)

En ces temps de campagne électorale, la démocratie est sur toutes les lèvres. Du coup, des chercheurs, sociologues notamment, se sont amusés à se demander si ce modèle d’organisation sociale vanté par tous pourrait aussi assurer l’harmonie dans la famille. Après tout, font-ils valoir, celle-ci édicte des règles. Des pouvoirs s’y exercent. En 1994, l’ONU a même déclaré que la famille était « la plus petite démocratie au cœur de la société ».

Pourtant, force est de constater que si l’on se tient à ce que dit la loi, la famille n’est pas une démocratie. Le pouvoir est loin d’appartenir au petit peuple des jeunes citoyens et l’enfant est soumis à l’autorité de ses parents. Historiquement, d’ailleurs, la famille a d’abord été conçue sur un modèle monarchique, avec à sa tête un pater familias détenant le pouvoir sans partage.

Trouver un juste équilibre des pouvoirs

Depuis, pourtant, les choses changent. La démocratie familiale avance à petits pas. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, « l’autorité du mari, chef de famille, s’est peu à peu effacée devant l’autonomie de la femme », explique ainsi la juriste Laure de Saint-Pern. En 1970, la notion d’autorité parentale a remplacé celle de « puissance paternelle ». La famille a donc deux chefs égaux qui doivent négocier entre eux au sujet de l’éducation des enfants.

Ensuite, les enfants aussi ont acquis peu à peu des droits. Citons notamment la convention internationale des droits de l’enfant de 1989, qui pose le principe de « l’intérêt supérieur de l’enfant ». Ou la loi du 4 mars 2002, qui dispose que « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent selon son âge et son degré de maturité ».

Mais, au-delà de ce cadre institutionnel, c’est bien le lien parents-enfants lui-même qui a changé. Certes, il reste difficile d’imaginer qu’un parent aux prises avec un ado en crise cite Montesquieu : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. » Pourtant, de nombreuses familles cherchent à leur façon un juste équilibre des pouvoirs, entre autoritarisme et laxisme, entre respect des besoins de l’enfant et autorité nécessaire.

L’autorité doit-elle être partagée avec les enfants ?

Solange, 42 ans, mère de deux enfants, avoue ainsi « ne pas être contre une certaine dose de contestation ». « Bien sûr, poursuit-elle, les enfants doivent rester polis et respectueux mais je n’attends pas d’eux qu’ils soient complètement soumis. Je laisse une porte ouverte au débat, à l’argumentation. » Elle espère qu’une éducation moins verticale que celle qu’elle-même a reçue permettra à ses enfants « d’apprendre à bien se connaître ». « J’ai trop regretté de n’avoir jamais été incitée à penser par moi-même pendant mon enfance. Du coup, j’ai eu beaucoup de mal à m’affirmer et, plus tard, à trouver ma voie », conclut Solange.

Est-il pour autant concevable, voire souhaitable, que l’autorité familiale soit partagée avec les citoyens en culotte courte que sont les enfants ? Il y a quelques années, la question a profondément divisé la communauté éducative. D’un côté, emmenés par le pédiatre Aldo Naouri, certains y ont vu une forme de démission des parents qui céderaient à tous les caprices de leurs « enfants rois ».

De l’autre, de nombreux spécialistes ont nuancé ce constat. Ainsi, le sociologue François de Singly explique que les enfants sont certes de plus en plus libres de donner leur avis sur la couleur des murs de la maison ou les menus, mais que ce sont bien les parents qui gardent le pouvoir réel, aujourd’hui comme hier.« Tout d’abord, ils choisissent clairement l’orientation de leurs enfants. Ensuite, si les enfants avaient leur mot à dire, il est bien certain que le taux de divorce serait très différent. Les enfants ne veulent pas que leurs parents se séparent, ce qui n’empêche absolument pas ceux-ci de le faire. »

« Nous pensons encore largement nos enfants comme des sujets »

« Les familles sont loin d’être démocratiques, confirme de son côté la coach familiale Nathalie de Boisgrollier. Nous pensons encore largement nos enfants comme des sujets. Sous couvert d’amour, nous dirigeons leur vie, nous les contrôlons. » Les parents sélectionneraient mine de rien les copains de leurs jeunes enfants, acceptant certaines invitations, en refusant d’autres. Puis, à l’âge des premières amours, certains décourageraient même une relation qu’ils n’approuvent pas, témoigne encore Nathalie de Boisgrollier. Finalement, aujourd’hui encore, beaucoup d’enfants ne choisiraient pas vraiment leur avenir.

« Il faudrait pourtant les écouter davantage sur ces grands sujets, insiste Nathalie de Boisgrollier. Et, d’une façon générale, il faudrait habituer les enfants, même jeunes, au débat démocratique. Les mots modèlent l’enfant. En discutant avec eux, on leur apprend à écouter, à argumenter, à accepter des avis différents. Dire à un enfant “tiens, tu as peut-être raison”, “tu crois ?” ne va pas forcément de soi pour certains adultes. Pourtant, cette attitude aide l’enfant. Elle lui permet d’apprendre la liberté de penser. »

Une « troisième voie éducative »

De plus en plus de parents cherchent néanmoins cette fameuse « troisième voie éducative ». Certains s’inscrivent à des ateliers d’aide à la parentalité, comme ceux proposés par Béatrice Sabaté, représentante en France de la discipline positive de la psychologue américaine Jane Nelsen. Selon cette approche, la juste séparation des pouvoirs familiaux se fonde sur trois piliers : la fermeté, la bienveillance et l’encouragement. « Nous rappelons aux parents que la bienveillance et la fermeté s’articulent très bien grâce au respect. Or ce respect, c’est aussi le respect d’eux-mêmes, de leurs valeurs essentielles sur lesquelles ils ne doivent pas céder. Ainsi chacun reste clairement à sa place. »

Aux Ateliers Gordon, fondés sur les travaux du pionnier de la psychologie Thomas Gordon, l’approche est assez similaire. « Nous apprenons une façon de communiquer aux parents qui viennent nous voir, explique Nathalie Reinhardt, coordinatrice. Toutefois, nous affirmons aussi qu’une famille a besoin de règles pour fonctionner et nous conseillons aux parents de ne rien céder là-dessus. Nous leur donnons juste des outils pour être mieux entendus. » Preuve que, dans la famille comme au Parlement, l’art du débat est bien le cœur de la démocratie.

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Le défenseur des enfants en position d’arbitre

En 2000, la loi crée un défenseur des enfants, qui a pour mission de « défendre et promouvoir l’intérêt supérieur et les droits de l’enfant ». Originalité du dispositif : les enfants peuvent directement appeler leur défenseur s’ils estiment leurs droits bafoués d’une quelconque façon et, a fortiori, par un de leurs parents. Charge au défenseur de relayer ou non devant la justice. C’est la reconnaissance que le pouvoir des parents doit s’exercer en respectant les droits de l’enfant. Depuis 2014, la défenseure des enfants est Geneviève Avenard. Elle est l’adjointe du défenseur des droits, Jacques Toubon : www.defenseurdesdroits.fr

Emmanuelle Lucas

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